#6
L'INTERRUPTION
VOLONTAIRE
DE GROSSESSE

raconter

NATHALIE

« J’ai 21 ans, je suis une étudiante. J’étais en Belgique, j’ai pas eu mes règles, j’ai eu un doute, j’ai fait un test de grossesse et il était positif. »

 

« J’ai tout de suite pensé à l’avortement, ça n’a pas été une hésitation. »

 

« Et puis, à 33 ans, c’est là que cette histoire commence à resurgir. »

 

Là, dans la rue j’explose en sanglot, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive en fait, c’est la première fois depuis 12 ans que le mot « avortement » déclenche quelque chose d’émotionnel chez moi. »

DANS CET ÉPISODE

NATHALIE RACONTE COMMENT, À 21 ANS, ELLE EST TOMBÉE ENCEINTE, ET A DÉCIDÉ D'AVORTER.

Dans ce témoignage, Nathalie nous raconte la découverte de sa grossesse alors qu’elle était séparée, sa prise de décision malgré la pression de son père et les hésitations de son compagnon, les circonstances de son IVG, et puis 12 ans après, comment cet évènement est revenu comme un boomerang dans sa vie. De cauchemars en crises de panique, elle nous explique son cheminement et sa rencontre avec l’association Agapa, avec qui elle entame un parcours pour comprendre cette rupture, faire le deuil de cette histoire et apprendre à vivre avec. Culpabilité, héritage familial etc… elle explore les méandres de sa propre histoire pour mieux se connaître et accepter sa décision.

SOUTENIR

les ACCOMPAGNANTS

Stepan, ex compagnon de Nathalie

Malgré leur séparation à l’époque de l’évènement, Stepan a souhaité être présent pour accompagner Nathalie lors de son IVG. Il raconte avec ses mots le choc de l’annonce, et comment il s’est ensuite rangé derrière l’avis de Nathalie.

Luisa Attali, docteur en Psychopathologie et psychologue au CHU de Strasbourg

Luisa est une des co-autrices du livre « Histoire d’IVG, histoires de femmes » dans lequel elle met en exergue l’importance de la parole et de l’écoute lors de l’IVG, et la prise de sens qui peut en découler.

 

Dans cet épisode, elle nous explique combien la prise de décision lors d’une IVG peut être empreinte de honte, de culpabilité, de colère.


Elle nous dit également comment l’avortement vient questionner la femme autour de la notion du féminin, du maternel. 


Et puis, elle nous parle du deuil : comment aider le deuil à émerger, comment ritualiser cet acte d’IVG pour ne pas oublier, mais plutôt apprendre à vivre avec.

SOUTIENS

Merci à l'association AGAPA et à l'entreprise THÉORÈME pour leur soutien sur cet épisode.

Écriture, réalisation et montage

Fanny de Font-Réaulx & Anna N'Diaye

intervenants

Luisa Attali, docteur en Psychopathologie et psychologue au CHU de Strasbourg, et Stepan, ex-compagnon de Nathalie

comédiens

Voix française de Stepan : Victor Dekyvere

design sonore

Raphaël Aucler et Victor Belin / Studio Arigato

MUSIQUE ORIGINALE

Arigato Massaï

SCRIPT

Tifène Pourageaux

la production

Qui a contribué à ce podcast?

EXTRAITS DE L'ÉPISODE

Et une semaine plus tard j’étais en Belgique, faire des vacances avec une copine, j’ai pas eu mes règles, j’ai eu un doute, j’ai fait un test de grossesse et il était positif. « Merde ! j’ai fait la connerie qu’il ne faut pas faire ! ». J’ai tout de suite pensé à l’avortement, c’était la première chose que j’ai pensé, ça n’a pas été une hésitation.  Et ben il va falloir organiser un avortement, il va falloir réparer la bêtise, c’est-à-dire supprimer cette grossesse.

 

« Assieds-toi papa j’ai quelque chose à te dire » ok il s’assoit, et là je lui dis « ok ben je suis enceinte. » et il me dit « oh super ! justement je suis bientôt en préretraite je vais pouvoir t’aider ! » et je ne m’attendais pas du tout à cette réaction-là parce que pour moi c’était pas une annonce de grossesse c’était une annonce d’avortement.

 

Je suis complètement à fleur de peau et sur les nerfs, je pleure tout le temps, je crie tout le temps, je crois que mes parents ont un peu joué dans cette décision parce qu’à ce moment-là je suis chez mes parents et ils voient qu’on passe des heures à se parler au téléphone, je m’enferme dans la salle de bain, je crie, je pleure, je… c’est très intense.

 

Je pense qu’à ce moment-là je me dis « c’est bien mignon de vouloir un enfant, mais de toute façon qui va devoir s’en occuper ? » donc c’est ma décision. Ma position elle est très : « l’égoïsme des hommes ça va 5 minutes, ils veulent des gosses mais de toute façon après ils ne s’en occupent pas. Donc moi je vais vivre ma vie. ».

 

A ce moment-là on va dire que j’ai, allez, 33 ans peut-être. Ça m’arrivait assez régulièrement de rêver que j’étais enceinte et c’était toujours l’horreur. C’était vraiment… c’était des cauchemars, ce n’était pas des beaux rêves, c’était des rêves où je suis enceinte et « merde qu’est-ce que je fais ? » et puis en général dans le rêve je suis enceinte genre de huit mois donc je ne peux plus avorter, et là il n’y a pas de retour en arrière donc je vais devoir gérer et c’était toujours l’angoisse. Je me réveillais en me disant « ouf je ne suis pas enceinte ». Et vers l’âge de 32 / 33 ans ça bascule.

 

Ils commencent à parler du droit à l’avortement et de l’avortement, et l’avortement, et l’avortement… et le mot avortement…  Et moi je suis là assise avec ma bière à la main et tout d’un coup je me sens mal. Je suis toute pâle. Je me sens mal. Comme une sorte de mini crise de panique. Là on sort en trombe vraiment au milieu du truc et là dans la rue j’explose en sanglot, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive en fait, c’est la première fois depuis 12 ans que le mot « avortement » déclenche quelque chose d’émotionnel chez moi. Pourtant pendant 12 ans j’ai bien sûr entendu parlé d’avortement, parlé d’avortement, évoqué mon propre avortement à de nombreuses reprises parce que je ne m’en suis jamais cachée, ça faisait presque partie de mon identité de femme moderne « oui ben quand j’étais jeune j’ai avorté, normal quoi ! de nos jours les jeunes femmes elles avortent ». Des fois je parle même de mon avortement avec une pointe de fierté, mal placée. Oui j’ai avorté quand j’étais jeune, c’est un truc que j’assume, que j’ai envie d’assumer ça fait partie de mon histoire quand même. 

 

Et donc j’ai vu qu’Agapa proposait un accompagnement aux personnes qui le souhaitent, qui ont vécu un avortement et qui veulent en parler je les contacte et ils m’ont mis en relation assez vite avec une accompagnante. Et ensuite on a commencé un accompagnement. J’étais, je pense, soulagée de faire quelque chose par rapport à cette émotion dont je ne savais pas quoi faire, j’avais l’impression d’aller quelque part et que du coup je déposais cette histoire à un endroit et qu’elle allait exister.

 

Je suis passée par différentes phases en fait pendant l’accompagnement, et puis différentes étapes, je suis passée par une phase ou je parlais dans ma tête avec cet enfant en disant il aurait 12 ans, 13 ans, elle aurait 12 ans, elle ressemblerait à ça je crois que j’ai rêvé d’elle. Elle avait les cheveux noirs, elle me dirait ça, je lui parlais en tchèque dans ma tête et j’imaginais vraiment sa vie, je lui écrivais… je lui ai écrit quelques lettres.

 

J’ai compris aussi une certaine chaîne des destins féminins de ma famille dans laquelle je m’inscris forcément : ma grand-mère maternelle elle est tombée enceinte avant de se marier et en fait on l’a appris après sa mort. Donc il y avait un secret de famille autour de la première grossesse, non désirée probablement. Et ensuite ma mère, donc polonaise qui s’est mariée avec mon père et qui a fait sa vie en France. Elle a aussi une première grossesse très jeune, à 24 ans, tout de suite après son mariage, et elle a pas fait la vie professionnelle qu’elle aurait voulu faire.

 

On peut pas vivre une rupture sans deuil, c’est ce que je comprends de plus en plus, et un avortement c’est une rupture, quoi qu’on en pense, et quoi qu’on en dise et quoi qu’on veuille en faire. C’est une rupture, c’est un deuil, c’est une perte.

Souvent y a quand même une ambivalence des sentiments. Lorsqu’on découvre ce test de grossesse positif, même si la décision s’impose rapidement à soi, cette ambivalence existe. C’est jamais anodin d’avorter pour une femme, c’est toujours douloureux, si elles avaient le choix elles iraient en arrière et elles seraient pas enceinte.

 

Et donc c’est jamais simple, c’est souvent empreint de culpabilité. La honte aussi peut être présente, la colère contre le compagnon, la colère contre les proches, soi-même ou la colère contre la situation.

 

L’avortement va questionner énormément de choses. Ça va questionner la notion du féminin, du maternel, dans quelle mesure je suis capable d’être mère, dans quelle mesure je m’autorise, je peux m’autoriser à ne pas le souhaiter de suite et dans quelle mesure je peux m’autoriser à m’épanouir en tant que femme avant de me sentir prête à être mère.

 

 

Quelquefois il peut y avoir des femmes qui se sentent aux prises avec une culpabilité d’avoir avorté et qui peuvent même vivre d’autres situations de leur vie génésique comme une sorte de punition.

 

 

 

L’idée n’est pas d’oublier, l’idée est de vivre avec, de le cicatriser et d’en faire une force !

 

 

Le deuil est propre à chacun. Déjà le deuil, je pense qu’il est très important de l’aider ce deuil à émerger et ceci par une ritualisation quelque part de l’acte d’IVG. il ne s’agit pas que d’un acte technique. pour bcp de femmes c’est un acte qui doit être symbolisé pour accompagner au deuil.

J’étais à la fois surpris, j’avais de l’espoir et en même temps je me sentais aussi vraiment dévasté parce qu’elle ne voulait pas que je sois là pour vivre ça avec elle. D’ailleurs, je crois que c’est ça que je lui ai dit au téléphone: Est ce que je peux venir à Paris pour qu’on en parle ? C’était impossible pour moi qu’elle traverse ça toute seule. Je savais que sa famille était là pour elle…. mais c’était important pour moi qu’on le vive tous les deux.

 

Je me disais bon, si elle accepte de garder le bébé, on pourrait être à nouveau ensemble. Et à ce moment-là, c’est vraiment ce que je désire le plus au monde. Donc il y avait.. oh mon dieu… j’avais beaucoup d’espoir mais en même temps elle était très claire sur le fait que ça n’arriverait pas. Donc, je ne pouvais pas faire grand chose à part dire : ‘je crois qu’on peut y arriver et j’aimerais bien… mais c’est toi qui décide et je te suivrai ; parce que finalement c’est toi qui en assumera la plus grande responsabilité.